Réponse à une question  posée sur « Le blog de la gérontologie»

Jean-François commente  La vie devant nous et Monalisa…L’action de LVDN (La vie devant nous) se situe au niveau de la PREVENTION de l’isolement par la préservation du  lien social …La prévention de l’isolement de la personne âgée est très importante et demande de sensibiliser les personnes concernées et de leur proposer des solutions. Les équipes des bénévoles des petits frères des pauvres participent au dispositif MONALISA. En quoi consiste la méthode exploratoire de LVDN ? Comment identifiez-vous les personnes âgées pour vos entretiens individuels ?

Objectifs de l’association, La vie devant Nous

L‘objectif de l’association La vie devant nous est de mieux comprendre et d’aider les personnes âgées à faire face aux changements, aux transitions et aux ruptures du dernier tiers de l’existence. Grâce aux sessions de réflexion qu’elle programme, aux publications des résultats de ces travaux ; l’association favorise le dialogue et une meilleure connaissance réciproque, agit contre l’isolement social des personnes âgées. En signant la charte MONALISA, LVDN rejoint des associations partageant cet objectif

La prévention de l’isolement 

Toutes les activités de LVDN partagent cet objectif, aussi bien les sessions programmées à Bretonneau, que les projets mis en place avec des municipalités ou des conseils généraux, comme par exemple   l’Etude/Action sur « l’accompagnement au changement de lieu de vie » : Déménager en Foyer Logement initiée en 2011 dans le bassin de vie de Lagny sur Marne (Nord -Ouest du département  77).

Le dispositif MONALISA et les activités de LVDN

Pour lutter contre l’isolement  social des âgés, MONALISA propose de fédérer les acteurs autour d’initiatives et de projets locaux, de développer les interventions directes d’équipes citoyennes (comme celles des petits frères des pauvres) auprès de personnes repérées ou signalées en situation critique. Cette démarche doit être complétée par des actions préventives.  Les activités de prévention concernent tous les citoyens (les aînés, leur entourage, donc les familles et les professionnels de la gérontologie…) et reposent sur une campagne de sensibilisation, notamment des responsables sanitaires sociaux et économiques locaux et nationaux.

 

Méthodes utilisées par LVDN

Deux modalités de participation aux études sont proposées : l’une individuelle, l’autre collective.

Les candidats, identifiés à la suite d’une information et d’une sensibilisation « territoriale » du public cible, où consécutives à  un repérage par les professionnels locaux, sont reçus en entretien. Les  ateliers de réflexion et d’échanges représentent l’autre modalité. Les participants sont invités à une réflexion collective et à des échanges d’expériences dans le cadre de petits groupes de pairs animés par un « modérateur» professionnel de l’écoute. Ces ateliers de réflexion on été initialement développés à l’Hôpital Bretonneau.

 L’Etude/Action poursuivie en Seine-et-Marne depuis 2011

Accompagnement à l’entrée en Foyer Logement :

Le choix du thème

Mieux connaître et aider les personnes à faire face aux changements, transitions et ruptures du troisième tiers du cycle de vie, sont aujourd’hui des objectifs importants. L’entrée en Etablissement (Foyer Logement), est un des changements particulièrement redouté par les « âgés ». Lorsqu’il est décidé dans l’urgence, qu’il est insuffisamment préparé, c’est un risque d’isolement majeur  pour les personnes concernées.

Un exemple d’action de prévention de l’isolement social des aînés

Il s’agit du projet d’étude et d’accompagnement du passage du Domicile à un Etablissement d’hébergement collectif, réalisé en Seine et en Marne, dans le cadre d’une recherche sur les changements, transitions et ruptures de la troisième partie du cycle de vie.  Le projet d’un accompagnement du  passage Domicile /Etablissement a débuté à Lagny/Marne, soutenu par les dirigeants de l’Association RELIAGE, le CLIC, la  Directrice de La Sérénité, le Conseil Général de Seine et Marne.

 

Historique, Déroulement

En 2012, après des réunions de présentation aux acteurs locaux et aux résidents de trois  établissements, des entretiens ont été réalisés avec des résidents récemment arrivés en Foyer Logement.

Le 25.10. 2012 à CHELLES, (dans le cadre de la 13ème Journée de Gérontologie du Nord Seine et Marne (AGNSM) ayant pour thème «Vieillir actif ? Ensemble? »), une communication de Pierre CARCA, a rendu compte d’un bilan d’étape de l’action réalisée sur trois établissements : LAGNY, CHELLES, VAIRES.  Intitulée : PREVENTION DE L’ISOLEMENT DE LA PERSONNE AGEE (Accompagner les changements et les ruptures de ce temps de l’existence : L’exemple du déménagement en foyer logement,). Dans la seconde partie ont été présentés les moyens propres à chaque structure pour prévenir les risques d’isolement des résidents (Parrainage par des « anciens », incitation à participer aux activités mises en place dans l’établissement ou/et proposées par la Ville et notamment associatives, présentation du Conseil de la Vie Sociale…) En 2013 les « travaux »  se sont  poursuivis dans deux EHPAD.  En juin 2013 un quatrième Foyer Logement celui de VILLEPARISIS Octave LANDRY a été contacté.

En 2014/2015, l’Etude/Action de LVDN se poursuit à VILLEPARISIS. A la fin de l’année 2014, il est prévu de constituer un groupe de réflexion et d’échange réunissant des résidents du foyer et des personnes de la ville. L’ensemble du travail sur les 4 sites étudiés pourrait être le support d’un colloque dans le cadre de la prévention de l’isolement. Le choix de se centrer sur le déménagement en foyer logement, est un exemple de « démarche anti-isolement ». Cette action est aussi une référence pour l’étude d’autres situations à risque et pour se préparer à y faire face.

En résumé

L’Association La Vie Devant Nous, participe à la prévention de l’isolement social des aînés de deux manières.  Elle le fait par le biais de ses conférences, des entretiens qu’elle propose, des sessions de réflexion et d’échange qu’elle programme.

Elle le fait également en publiant régulièrement les résultats de son action, voir par exemple le site de la vie devant nous, info@laviedevantnous.com, et le blog de la gérontologie.

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Transition démographique et révolution de l’âge de la vieillesse : que faut-il en retenir ?

Introduction

 

La transition démographique ([i]), les avancées sociales et médicales du dernier demi siècle ([ii]), ont transformé les conditions et le déroulement du dernier tiers du parcours de vie, tandis que les progrès de la connaissance des facteurs en jeu dans le vieillissement ([iii])[1] ont relégué aux oubliettes nombre de certitudes. Dans un tel contexte, à côté des approches scientifiques, socio-économiques, médicales et médico-sociales et des discours qu’elles produisent, les aînés ont-ils encore une approche spécifique de l’avancée en âge, des découvertes à faire, des savoirs à transmettre aux générations qui les suivent ? Et en admettant cette hypothèse, quelle démarche, quelles méthodes utiliser pour que leur expérience aboutisse à un savoir qui trouve sa place en gérontologie ? Telles sont les questions abordées dans cet article.

Spécificité de l’approche du vieillissement des aînés

Pour savoir si les sujets âgés ont une approche spécifique de l’avancée en âge, des savoirs à transmettre aux générations qui les suivent, nous avons rencontré en entretien une cinquantaine de personnes dont l’âge se situait entre 60 et 101 ans et nous leur avons demandé :

  • Que mettaient ces personnes sous le terme de vieillissement ?
  • Quelles situations, quels évènements les ont amenées à prendre conscience de la réalité du vieillissement ?
  • La manière dont elles les ont vécus
  • L’enseignement qu’elles en ont retiré
  • Ce que ces évènements ont changé dans leurs relations à autrui, leur représentation d’elles-mêmes, ont provoqué comme réflexion

Les concepts de sujet[2], de transition, de crise, ont été l’objet d’un travail d’enquête identique.

Résultats

Le sens attribué au concept de vieillissement

Le vieillissement[3]

Le terme de vieillissement a été initialement associé à des changements d’ordre physique, les premiers cheveux blancs, la peau ridée, une démarche moins assurée, la nécessité de s’asseoir après l’effort, une douleur, le besoin de consulter. Poursuivant leur réflexion les personnes interviewées l’ont présenté comme le résultat de la confrontation avec des évènements qui avaient marqués un tournant dans leur existence.

Le résultat de la confrontation du sujet avec les évènements majeurs du dernier tiers de l’existence

Selon le point de vue des personnes rencontrées, on vieillissait par à-coups, à la suite d’évènements qui, remettant en cause un équilibre de vie, demandaient de procéder à des ajustements matériels, sociaux et psychiques. Chaque évènement était une épreuve qui changeait la perception que la personne se faisait de l’existence et de ses relations aux autres. Ont été cités fréquemment, la cessation de l’activité professionnelle, le départ des enfants du domicile familial, la maladie ou l’accident de santé de leurs parents, du conjoint, d’un proche, ou la leur, les hospitalisations, le déménagement en institution…

La notion d’expérience

Se distinguant de la signification que lui donnent les scientifiques, l’expérience a été définie comme la capacité de l’individu de tirer un enseignement des changements et des transitions qu’il doit affronter. A noter la parenté de ce concept avec le verbe s’exprimer, (du latin exprimere, faire sortir en pressent, de ex et de premere, serrer, exercer une pression sur), faire connaître par le langage, (1580 Montaigne). La notion d’expérience renvoie au travail de la pensée confrontée au réel. Elle invite à porter attention à l’impact sur le sujet des évènements importants du dernier tiers du cycle de vie, à sa capacité et aux moyens dont il dispose pour en dégager un sens.

L’individu comme sujet

De même que le vieillissement est perçu comme un processus dynamique, le sujet a été  présenté comme capable de tirer un enseignement des changements et des épreuves qui se présentent à lui, d’inventer de nouvelles manières d’être. Les évènements du dernier tiers du cycle de vie sollicitent non seulement les capacités psychologiques et sociales de l’individu, mais aussi ses capacités à y faire face en tant que sujet, dans le sens philosophique qu’un auteur comme Maine de Biran donne à ce terme : « cet être singulier qui n’a sa véritable réalité qu’en contribuant à se faire lui-même, à partir sans doute d’une nature donnée et selon des exigences intimement subies, mais par un devenir volontaire et une conquête personnelle.»

Vieillir : le résultat de la confrontation du sujet avec les transitions et ruptures du dernier tiers de l’existence

Si chaque trajectoire de vie est particulière, elle comporte des évènements qui concernent la majorité des membres d’une société, sont à la fois des épreuves et des découvertes d’aspects de l’existence précédemment ignorés. Tout le monde ou presque doit un jour se retirer du monde du travail et se trouver de nouveaux engagements, accompagner ses parents âgés et assumer leur décès, faire face à la découverte d’une maladie grave, changer de mode de vie et parfois de lieu de résidence.  Ont été cités le plus souvent :

  • Le départ à la retraite et l’organisation de la vie ensuite
  • L’accompagnement de ses parents âgés
  • La  relation de couple face à la maladie de l’un d’entre eux
  • Les ruptures, les décès, la solitude
  • Le déménagement en institution

Analyse

Sur un plan évènementiel et subjectif, le dernier tiers du cycle de vie est très différent des phases précédentes[4]. Mettant les individus face à des situations auxquels ils ne sont pas préparés, ce temps de l’existence leur fait découvrir les trois dimensions : sociale, intergénérationnelle et personnelle, de la condition humaine. Le départ à la retraite met en évidence la partie de la construction de soi  initiée lors du choix d’un métier et de l’entrée dans le monde du travail. L’accompagnement de ses parents âgés rappelle à l’individu sa place dans la chaîne des générations. L’accompagnement de son conjoint dans les années ou mois précédant son décès, sa capacité à tenir ses engagements, à maintenir une relation et une présence jusqu’à son terme, à rester disponible à ce qui advient, à créer de nouveaux liens, à se construire une nouvelle existence.  Faisant intervenir la subjectivité du sujet, son histoire de vie, la culture et les valeurs de sa société d’appartenance, l’expérience du vieillissement des aînés se situe dans un autre registre que celui des disciplines scientifiques qui en font l’étude,  est différente de l’approche biologique, médicale, sociale, et psychologique du vieillissement.

Un dispositif pour faire face et tirer un enseignement des transitions et des ruptures de ce temps de vie[5]

Une fois mise en évidence la spécificité de leur expérience du vieillissement, demeure la question de la démarche à adopter pour en comprendre les différents aspects, pour qu’elle soit la source d’un savoir, accessible aux personnes concernées et à la société dans son ensemble.

Idée directrice

Pour aider les personnes à faire face et tirer un enseignement des évènements auxquels ils sont confrontés, le dispositif à imaginer devait leur laisser la maîtrise de leur réflexion, leur permettre de déployer leurs capacités d’introspection, d’écoute et d’analyse.

Attitude privilégiée

Trop souvent nous adoptons avec les aînés une attitude condescendante, compassionnelle, nous les enfermons, sans en avoir toujours conscience, dans nos propres représentations de la vieillesse et des vieux. Un tel choix n’est pas aidant. Pour faire face aux épreuves de ce temps de vie, les aînés doivent avoir une image positive d’eux-mêmes. La démarche  retenue mise sur les ressources de chaque individu et sur le groupe de pairs comme écoute et soutien. Elle n’élimine pas la nécessité d’une attention à l’expression, d’un accueil attentif à chacun, d’un encadrement bienveillant.

Nature de la participation proposée

Invitées à être les premiers bénéficiaires du dispositif, les personnes devaient tirer profit de leur participation pour changer leur regard sur le vieillissement, modifier leur manière de penser et de vivre leur avancée en âge, contribuer au renouvellement des représentations et des pratiques concernant le dernier tiers du cycle de vie.

Le choix du groupe

Le groupe favorise les remises en question et l’enrichissement des savoirs (Lewin 1943). C’est un lieu propice au déploiement des capacités créatives. Doté de règles précises, il permet la centration de ses membres sur ce qu’ils vivent et ressentent, en mettant à distance leurs engagements dans le quotidien La possibilité de réfléchir à des situations proches de celles qu’ont connus ou que vivent les autres participants, place les membres de ces groupes dans une attitude de disponibilité et d’intérêt pour la réflexion des autres, contribue à faire tomber les barrières, à renforcer les liens. Le groupe ainsi constitué fait institution[6].

Une élaboration encadrée

Le but du dispositif n’est pas d’explorer la singularité des trajectoires individuelles, la dimension biographique des histoires de vie, mais d’aider les personnes à mobiliser leurs capacités réflexives et créatives pour tirer un enseignement de ce qu’elles ont vécu ou vivent présentement. Alternant des séquences en groupe, et des temps de réflexion individuelle, le dispositif permet de tirer un enseignement de son expérience et d’apprendre de l’expérience des autres participants. Remettant en question des certitudes, ouvrant de nouvelles perspectives, se construit peu à peu une représentation de ce temps de vie, très différente de celle des médias et de la presse spécialisée.

Des règles d’écoute spécifiques

Pour aider les participants à réfléchir aux changements, transitions et ruptures auxquels ils doivent faire face, il est fait appel à des modalités d’écoute particulières. L’écoute privilégiée se distingue du sens habituel de ce terme, dérivé du bas latin ascultare altération du latin classique auscultare[7], comme de l’attitude empathique prônée par les psychologues de l’école rogérienne et de l’écoute psychanalytique telle que la définit un psychanalyste comme Jean David Nasio :

« Il faut que le praticien écoute son patient en ayant à l’esprit des hypothèses, des suppositions, des interrogations, bref, en ayant à l’esprit un ensemble de préconceptions utiles issues de sa formation et de sa pratique, des préconceptions que je qualifie de féconde… Toute la présence verbale, paraverbale et non verbale du patient passe à travers le filtre du savoir théorique et du savoir-faire du praticien, criblage nécessaire pour dégager les grandes lignes de la problématique clinique de celui ou celle qui consulte. » (Nasio 2012 p. 15, 16)

Dans un paragraphe intitulé «Découvrir sa propre richesse dans le regard de l’autre », évoquant le cas d’une vieille dame qui, se voyant physiquement diminuée, n’osait plus recevoir ses petits enfants et en était très attristée, Danielle Quinodoz écrit : « il a été très important pour elle que quelqu’un s’en aperçoive et que dans le regard de cette personne elle puisse voir sa propre richesse et non seulement ses déficiences… » (Quinodoz 2008  p.131 et 132)

Le recours à l’expression écrite

« La relecture de la vie n’est pas l’apanage de penseurs ou d’écrivains habitués à la réflexion et à l’exercice du style. » (Puijalon 1996 p.146).  Ecrire permet de comprendre le sens de ce qu’on a vécu ou vit présentement, les changements auxquels on doit faire face[8].  Ce choix épistémologique a comme référence, non pas Aristote, qui a pourtant écrit dans le Peri Hermeneias « dire quelque chose de quelque chose, c’est déjà dire autre chose, interpréter», mais Paul Ricœur « … tout, dans l’expérience, n’accède au sens que sous la condition d’être porté au langage. L’expression : « porter l’expérience au langage » invite à tenir l’homme parlant, sinon pour l’équivalent de l’homme tout court, du moins pour la condition première de l’être-homme. »   (Ricœur 1990, p.120).[9]

Progression, durée

Une réflexion sur les évènements majeurs de ce temps de l’existence et les questions qu’ils posent, ne peut être menée à bien en quelques heures, ni en un jour. Une durée de 6 jours répartis sur quatre mois, tout comme les temps entre les regroupements, permettent aux participants de préciser et de développer leur réflexion.

Le rôle attendu des animateurs

Les animateurs ne participent ni à la production des idées, ni à leur analyse. Les personnes qu’ils écoutent sont souvent en avance sur eux par rapport à ce temps de vie. Après l’énoncé des règles de confidentialité et de liberté d’expression, des thèmes sur lesquels les participants sont invités à réfléchir, ils veillent aux conditions favorables à la réflexion, à l’expression et à l’écoute réciproque. La formation qui leur est proposée comprend d’une part, un déconditionnement par rapport aux représentations sociales dominantes, et d’autre part une évaluation, et si nécessaire un réaménagement de leurs pratiques d’animation. Elle suppose un travail sur soi, la prise de conscience, par les animateurs de ces groupes, de leurs représentations de l’avancée en âge et de leur impact sur l’expression des membres des groupes, et par l’acquisition de nouvelles méthodes d’animation, ce qui implique souvent une phase de déconstruction des pratiques acquises précédemment.

Vieillir : la découverte d’aspects de l’existence précédemment ignorés

Le dernier tiers du cycle de vie confronte les individus aux trois dimensions de la condition humaine : sociale, intergénérationnelle, personnelle. En voici deux exemples : le départ à la retraite et l’accompagnement de son conjoint dans les dernières années et derniers mois de sa vie. Avant de décrire les implications du départ à la retraite rappelons les multiples fonctions attachées à l’exercice d’un métier. Outre qu’il permet de subvenir aux besoins fondamentaux de l’existence, selon des normes socialement admises, il procure un statut et un rôle, confère une identité à la personne qui l’exerce, demande la mise en œuvre de capacités physiques, mentales et relationnelles, la maîtrise d’un corpus de connaissances et de techniques plus ou moins conséquent. Le départ à la retraite met un terme à cet ensemble, place l’individu face aux choix suivants : Se satisfaire de sa nouvelle situation, en vivant une retraite retrait telle qu’elle a été décrite par Anne-Marie Guillemard (Guillemard A.M. 1972). Eviter un repli sur soi en remplaçant ce qu’il a perdu par l’engagement dans de nouvelles activités, l’exercice de nouvelles compétences, la recherche de nouveaux liens sociaux. Ou encore en tirer un enseignement, en prenant conscience du rôle de la société dans la construction de l’image de soi, de la manière dont il a accepté les contraintes qu’elle lui a imposée, les satisfactions qu’elle lui a apportée en échange. Et aussi la part d’engagement social dont il a besoin pour le maintien de son dynamisme personnel, les activités qu’il souhaite poursuivre ou initier, la remise en question de ses pratiques et de ses modes de penser, qu’il est prêt et qu’il désire assumer.

L’accompagnement de son conjoint dans les années et mois qui précèdent son décès renvoie l’individu à sa capacité de tenir ses engagements jusqu’à leur terme, lui fait découvrir et mettre en œuvre des attitudes et des comportements à l’égard d’autrui, jusque là rarement sollicités. La dégradation de l’état de santé du conjoint modifie l’équilibre affectif du couple, bouleverse l’organisation de leur vie commune. Celui qui est valide devient le garde malade de son compagnon ou de sa compagne, lui consacre l’essentiel de son temps.  A une époque qui met en avant l’individu et sa liberté, l’émoi des premières rencontres, mais où le nombre des séparations et des divorces est aussi important que celui des mariages, et qui voit les dernières années de vie sous une perspective particulièrement sombre, il convient de rappeler, et l’étude réalisée nous y autorise, qu’une relation n’est pas vouée à s’éteindre avec le temps, qu’un lien se construit dans la durée, et que les dernières années de la vie d’un couple, sont aussi importantes que les premières années de leur vie commune. La relation vécue au soir de la vie, l’engagement de l’un auprès de l’autre durant sa maladie et jusqu’à son décès, témoignent de la force de l’engagement et des liens qui peuvent unir deux êtres, de l’importance, pour l’un, comme pour l’autre, de faire l’expérience de cette relation au moment où la vie de l’un s’achève et celle de l’autre doit se poursuivre sans lui.

Les sessions Parcours de vie organisées par l’association La vie devant nous [10]

Les motifs à l’origine de leur création

Les transitions et les ruptures du dernier tiers de l’existence, sont des épreuves plus ou moins difficiles à vivre. Dans l’état actuel de notre société, les personnes se retrouvent souvent seules face aux questions qu’elles se posent, les obstacles qu’elles rencontrent, les choix qu’elles doivent faire. Il existe peu de supports pour les aider à garder l’initiative, à réussir les adaptations requises, à se donner une nouvelle organisation de vie. La solitude peut être la conséquence du célibat, de la séparation ou du veuvage. Mais tout en étant entourés, les individus ne disposent pas toujours de l’écoute nécessaire pour pouvoir réfléchir à leur situation et aux problèmes qu’elle leur pose. Or nous savons que les accidents de parcours, les situations gérées en urgence, l’accompagnement d’un proche souffrant d’une pathologie chronique,  ont un impact sur la pulsion de vie, sont une source de fragilisation psychique, de tendance à réagir aux évènements douloureux par des désinvestissements successifs. Même dans le cas où la personne semble avoir surmonté l’épreuve, elle en garde des séquelles[11]. L’être humain ne dispose pas de ressources infinies pour réagir aux évènements auxquels il doit faire face[12]. C’est souvent quelques mois, voire un an ou deux ans après, que l’on voit apparaître une lassitude, un repli, un retrait du désir, de la capacité de se réinvestir, une régression pouvant conduire de la tristesse à la culpabilité vers la dépression. [13]

Objectifs

Faisant appel au dispositif décrit ci-dessus, l’objectif des sessions est d’aider les participants à réfléchir et à tirer un enseignement des transitions et des crises auxquelles ils doivent faire face. S’ils peuvent avoir des réticences à aborder devant les autres, les bouleversements provoqués par les accidents de santé, les changements de résidence, les pertes qu’ils doivent affronter, lorsqu’ils réussissent à vaincre leurs réticences ils sont satisfaits. « S’inscrire à des sessions qui demandent de parler de soi devant les autres n’est pas des plus facile. Faire un point sur sa vie, prendre un temps pour s’interroger, dans la vie ordinaire on ne le fait pas.»[14] La démarche proposée permet de réfléchir aux évènements de ce temps de l’existence,  avec des personnes confrontées à des situations semblables, avec le sentiment que son expérience personnelle peut être utile aux autres et qu’on peut tirer profit de leur écoute et de leur réflexion.

Conclusion

Quels que soient les progrès des sciences dans la compréhension des phénomènes du vieillissement, des aspects essentiels de celui-ci sont hors de leur portée.[15] L’expérience qu’ont les aînés de leur avancée en âge, la leçon qu’ils en retirent, se situent hors du domaine des sciences, tout en ayant des relations avec elles. Par rapport à des questions telles que la manière de conduire sa vie, le sens de l’existence, le face à face avec la finitude, les liens à maintenir entre les générations, seuls les individus, membres d’une société, sont à même de trouver les réponses qui peuvent les satisfaire[16]. Le projet de recherche et de formation mis en œuvre a pris acte de cette situation.

Nous devons mieux connaître l’expérience du vieillissement des aînés. Mais cette expérience n’est pas une donnée immédiate de la conscience, une modalité de l’être qui s’impose très tôt à la pensée. Longtemps occultée, elle se manifeste tardivement, mobilise des défenses, et sa représentation évolue au fur et à mesure que l’on avance en âge, des changements et des épreuves auxquels les sujets doivent faire face. Pour ces raisons, des précautions s’imposent dans l’écoute et le recueil des témoignages des personnes engagées dans cette tranche de vie, et le recours à un dispositif spécifique est utile. Les ressources pédagogiques du groupe, l’implication des participants dans l’étude de thèmes fédérateurs, la mise à l’écart des phénomènes d’opposition et de rivalité, la qualité de l’écoute instaurée, avec un animateur/chercheur qui en est le garant, tous ces éléments font du cadre de travail mis sur pied, un lieu de réflexion, d’apprentissage et de découverte, favorable à la remise en question des savoirs, à une nouvelle compréhension de ce temps de vie et à la découverte d’aspects de la condition humaine largement ignorés par la société contemporaine.

Références bibliographiques

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Coudin G. Beaufils B. 1997,  « Les représentations relatives aux personnes âgées » Actualité et dossier en santé publique, n° 21 décembre, p. XII à XIV

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Freud S. 1915, ”Thoughts for the times on war and death, Our attitude towards death”  London, The Standard edition of the complete psychological works of Sigmund Freud, 1957, The Hogarth Press,  vol. XIV, Cf. Essais de psychanalyse, Paris, éditions Payot, 1981

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Guillemard A.M. 1972La retraite une mort sociale. Sociologie des conduites en situation de retraite, Paris, Mouton

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Lemaire P. Bherer L. 2005, « Réserve cognitive et vieillissement cognitif » dans, Psychologie du vieillissement,  Bruxelles, éditions de Boeck, partie 2  p. 229 et suivantes.

Lewin K. 1943, « Forces behind food habits and methods of change », dans Guth C.E., Mead M. “The problem of changing Food habits” Bulletin of the national research council, National Academy of Science, Washington n° 108, p. 35 à 65

Monnier A, Pennec S. 2004 « L’expérience de la mort : Une approche démographique »  Démographie : analyse et synthèse, Population et Société  VI Editions de l’INED,  2004

Nasio J.D. 2012 L’Inconscient, c’est la Répétition !, Paris éditions Payot

Philibert M.1981-2, « Réflexions sur la formation permanente en Gérontologie » Gérontologie et Société n° 16

Puijalon B. 2008 «Une approche culturelle du vieillissement » Revue française de service social

Puijalon B. Trincaz J.  2000 Le droit de vieillir  Paris, éditions Fayard

Quinodoz D. 2008,  Vieillir une découverte,  Paris, Presses Universitaires de France

Ricoeur P. 1990, – « Approche de la personne » Revue Esprit, mars avril, p.115-130

Thomas L.V. 1978, –  Mort et pouvoir, Payot Paris

 

[1] Les notes entre parenthèses sont regroupées à la fin du texte

[2] Le sujet, défini comme un être en devenir, capable de tirer parti des changements et des épreuves qui se présentent à lui, pour en tirer un enseignement, inventer de nouvelles manières d’être

[3] Concept préféré à celui de vieillesse utilisé en sociologie, « La vieillesse constitue la dernière grande étape du cycle de vie »  A. M. Guillemard, Dictionnaire de sociologie, le Robert Seul, 1999

[4] Cette perception du vieillissement est récurrente dans les discours des personnes interviewées comme l’illustre ce constat de Madame F. 84 ans, ancienne enseignante, veuve depuis 10 ans :

« Il faut prendre la mesure de la complexité de notre situation : Arriver à se construire une nouvelle existence en renonçant à reproduire à l’identique ce qu’on a connu auparavant, accepter de se remettre en question, réaliser des projets longtemps mis en suspens, trouver un équilibre entre la part de son temps consacrée aux autres et celle réservée pour soi. Etre plus disponible pour ses proches, notamment en cas d’accident, de maladie, assumer les décès de personnes aimées et se retrouver ensuite avec ses souvenirs, des pensées qui n’ont pas pu être partagées et sans transition être sollicité pour résoudre des problèmes de succession. – Chaque année il y a de l’ordre à faire chez soi et dans sa vie. Trier, donner, jeter, prioriser, se recentrer. Tout ceci n’est pas facile, ne laisse pas indifférent. Il faut savoir trouver des moments pour y réfléchir, revoir ses projets immédiats et ceux à plus long terme. »

« Ce qui est difficile à nos âges, – ajoutera une autre participante à l’entretien – c’est d’être dans l’obligation de s’adapter à un monde intérieur et extérieur en constant changement. »

[5] Cf. les sessions Parcours de vie organisées par l’association La vie devant nous

[6] Pour les autres significations de ce concept auxquelles il a été fait appel, Ricœur P. 1990 « Approches de la personne », revue Esprit, mars-avril 1990, p. 115-130

[7] Au début de l’année 1818, le docteur René Théophile Laennec invente un nouveau moyen d’écouter le cœur et nomme son instrument stéthoscope (du grec stêthos, poitrine, et de scope du grec skopos,de skokein, examiner, observer). Le 15 août 1819, il publie son livre  De  l’auscultation médiate, ou Traité des diagnostics des maladies des poumons et du cœur  fondé principalement sur ce nouveau moyen d’exploration.

[8] Hannah Arendt : « La principale caractéristique de cette vie spécifiquement humaine, dont l’apparition et la disparition constituent des évènements de-ce-monde, c’est d’être elle-même toujours emplie d’événements qui à la fin peuvent être racontés, peuvent fonder une biographie.» (Arendt 1961, p. 143),  Michel Serres : « Vous le savez : n’existe que ce qu’on dit. Ni vous ni moi ni personne n’existons sans réciter notre existence, même au quotidien ; il faut se raconter pour naître ; même une chose, il faut la relater pour qu’elle ait lieu. » (Serres 2006 p. 17)

[9] Pour illustrer le rôle de l’expression orale et écrite comme catalyseurs de la pensée, on peut se référer à l’utilisation qui en est faite en Thérapie Cognitive Analytique. Cf. Anthony Ryle et Ian Kerr dans leur ouvrage, Introducing cognitive analytic therapy (Ryle A., Kerr I. 2002 p. 80 à 99).

[10] « La vie devant nous » tel : 01 42 28 35 63, info@laviedevantnous.comwww.laviedevantnous.com

[11] On pense ici à la réflexion de Michel Hanus à propos de la résilience : « même si l’on sort victorieux de l’épreuve, on n’en sort pas indemne ; on en sort grandi, fortifié certes, mais avec une blessure morale secrète qui est loin d’être nécessairement cicatrisée » M. Hanus «  La résilience : à quel prix ? » Maloine, Paris 2002 p. 167

[12] S. Ferenczi « La commotion psychique survient toujours sans préparation. Un choc inattendu, non préparé et écrasant, agit pour ainsi dire comme un anesthésique… La conséquence est que la personnalité reste sans protection. Le choc est équivalent à l’anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d’agir et de penser en vue de défendre le Soi propre. (Le mot Erschütterung » – commotion psychique – vient de « Schutt » = débris ; il englobe l’écroulement, la perte de sa forme propre et l’acceptation facile et sans résistance d’une forme octroyée, « à la manière d’un sac de farine »). « De la psychologie de la commotion psychique dans 

Réflexions sur le traumatisme » Psychanalyse IV, Oeuvres complètes 1927 -1933 Edit. Payot 1982, p. 139 et 143

[13] Thomas P., Hazif-thomas C. « Démotivation et troubles de la conation », dans J-M Léger « Psychiatrie du sujet âgé » Flammarion médecine-sciences 1999 p. 316-338

[14] Parole d’un stagiaire du premier groupe mis en place en 2006

[15] En 1981 Michel Philibert recommandait d’exporter le vieillissement « hors de sa région (biologique) d’origine scientifique, et (de) lui chercher ailleurs un autre modèle…, de prendre en compte ces changements que le biologiste écarte de sa notion comme non liés à l’âge, parce qu’ils ne s’imposent pas à tous les membres de notre espèce selon un ordre nécessaire et irréversible mais résultent de décisions personnelles, de particularismes sociaux, des accidents de l’histoire. » (Philibert 1981)

[16] Lepresle E. « La finalité de la vie n’est pas un concept scientifique. » Thèse de doctorat de philosophie, La fabrique du mourant, sous la direction d’Eric Fiat, Université de Marne la Vallée.

[i] Données démographiques

L’augmentation du nombre et de la proportion des aînés par rapport à la population totale

En 2060, 23,6 millions d’individus auront dépassé 60 ans en France, soit une hausse de 80 % par rapport au dernier recensement national de 2007. De 20,6 % en 2000, ils vont représenter entre 33,7 et 36, 5% de la population, (Blanpain 2010 – Blanpain, Chardon 2010).  Le nombre de personnes de 75 ans, de 5,2 millions en 2007 s’élèvera à 11,9 millions en 2060, celui des plus de 85 ans augmentera de 1,3 à 5,4 millions. Les centenaires  étaient 6953 en l’an 2000. Ils seront entre 120 000 et 300 000 à l’horizon 2060.

L’accroissement de l’espérance de vie après soixante ans

Le phénomène d’abord mis en évidence dans le cercle restreint des familles aisées[i], est amplifié par la diffusion des mesures d’hygiène et d’asepsie, la généralisation de la Sécurité Sociale après 1945, l’amélioration des conditions de vie et de travail, les progrès de la médecine, notamment de celle des urgences. A partir des années 1960, une large fraction de la population peut dorénavant espérer parcourir une tranche de vie de quelque 20 à 30 ans après l’âge officiel du départ à la retraite[i], et plus si l’on tient compte de l’âge moyen de cessation d’activité professionnelle[i].

Le recul de la mort aux âges extrêmes de la vie

Alors qu’antérieurement la mort frappait à tout âge, elle est devenue le destin presque exclusif du groupe le plus âgé de la population. « Les mourants sont aujourd’hui, pour la plupart, des personnes âgées… dans l’histoire de l’humanité c’est un phénomène récent ((Monnier A. et Pennec S.  p. 285). Les membres des générations nées après 1920-1930, toujours en vie, sont les premiers à parcourir un nombre d’années se rapprochant des limites de la longévité humaine, avec une proportion plus importante de femmes que d’hommes, parmi les mourants très âgés.

L’amélioration du profil et des capacités des générations nées après 1930

L’analyse des statistiques médicales, des résultats scolaires, des métiers exercés, met en évidence une évolution continue et positive de l’état de santé, du profil et des capacités des aînés. Les individus nés à partir des années 1930, après avoir évité nombre de maladies infantiles, ont atteint une taille, à âge équivalent, plus élevée que leurs parents, sont en meilleure santé, ont un dynamisme, un appétit de vivre très différents de ceux de leurs ascendants au même âge.  Une scolarité plus longue, une conjoncture économique favorable,  leur ont permis d’acquérir de nouveaux savoirs, d’exercer de nouveaux métiers.  Leur discours n’est plus celui de personnes qui n’ont plus que quelques années à vivre, mais celui d’individus qui ont quelque vingt à trente ans devant eux. Ayant encore en mémoire le cadre familial de leurs années d’enfance, ils ont été les témoins de l’avènement d’une nouvelle culture, les parents de nouvelles générations aux comportements et aux valeurs très différents de ceux qui leur ont été inculqués. Engagés dans la dernière phase de leur existence, ils découvrent de nouvelles manières de parcourir cette tranche de vie.

[ii] Les avancées sociales et médicales du dernier demi siècle

S’ajoutant aux découvertes scientifiques, à l’amélioration des conditions de vie et de travail, les dispositions prises sur le plan social et médical par l’Etat, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ont transformé la situation de la partie âgée de la population. Auparavant la vieillesse était vécue dans la sphère privée, familiale. La charité publique et privée, l’hospice, étaient les seuls recours accessibles aux plus pauvres. Les retraités ont en France aujourd’hui, un niveau de vie équivalent à celui de l’ensemble de la population et ont accès, au même titre que les autres membres de la société, aux traitements médicaux modernes. Les trois images qui ont alimenté l’imaginaire social jusque la première partie du XXe siècle : celles du vieillard indigent, du vieillard sans domicile que la collectivité devait héberger, du vieillard déclaré incurable, ne sont plus d’actualité. Alors qu’antérieurement les individus ne disposaient que de leurs propres ressources et celles de leur entourage, pour subvenir à leurs besoins matériels, et d’une médecine de proximité pour faire face à la maladie, à la souffrance et à la mort, le fait fondamental à noter est qu’ils bénéficient désormais de l’assistance de l’Etat.

[iii] Le changement du regard porté sur le vieillissement à la suite des avancées scientifiques. On ne peut, dans le cadre de ce texte, qu’en donner un aperçu. Vient en premier le passage de la représentation de la vieillesse comme stade ultime de la vie, à une représentation du vieillissement défini comme un processus dynamique, un phénomène génétiquement déterminé, mais modulé par les interactions de l’homme avec son environnement, social, culturel, familial…(Legrand, Tréton 2001 p. 8).  Le Vieillissement est perçu de nos jours « non comme un simple déclin, mais comme une évolution adaptative résultant de l’interaction entre le sujet et l’environnement tout au long de sa vie : c’est le modèle biopsychosocial. » (Lemaire, Bherer 2005 p.229).  Concernant le destin des aptitudes intellectuelles dans les âges avancés, les études montrent qu’elles restaient fonctionnelles, en l’absence de pathologies dégénératives, comme l’écrit Paul Baltes : « Une conviction fondamentale qui ressort de nos études est que les processus de développement, d’acquisition, de réajustement et de transformation, ne s’arrêtent pas à l’âge adulte mais couvrent toute l’amplitude de la vie. » (Baltes 1999, pp. 471-507 – Aleman. 2014). L’idée  qu’à partir d’un certain âge, les personnes rentrent dans une catégorie spécifique, celle des vieux, des personnes âgées ou des seniors est devenue obsolète. Les aînés sont des individus qui en l’absence de pathologies invalidantes, continuent à mener une vie autonome, à utiliser et développer les connaissances acquises durant leur vie, ont les mêmes besoins affectifs et sociaux que le reste de la population.  Ils ne sont pas différents, mais en avance sur les autres sur le chemin de la vie. Méritent en revanche de retenir l’attention, les particularités du chemin qu’ils ont à parcourir.

Les points communs et les spécificités de cette tranche de vie par rapport à celles qui la précèdent.

Par bien des aspects, la situation des aînés est comparable à celle rencontrée à d’autres âges de la vie. Tout individu depuis son plus jeune âge doit faire face à des changements et des ruptures plus ou moins difficiles à vivre. Mais dans leur cas les mots de changement, de rupture, d’épreuves, n’ont plus le même sens que durant les périodes antérieures. C’est qu’à l’arrière plan de ces derniers se profile un aspect de la condition humaine que le sujet ne peut plus ignorer. L’idée de la mort marque de son empreinte la pensée et les comportements des individus, donne une tonalité particulière aux évènements de cette phase de l’existence, modifie l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et du monde, et de leurs relations avec leurs proches.  « Vieillir change le rapport à la mort et au deuil.  Le grand âge vit dans la proximité de l’une comme de l’autre. Présence essentielle, consubstantielle de la mort dans la vie…  Ce sont les personnes de la même tranche d’âge qui commencent à mourir, des parents, des amis et surtout le conjoint. » (Hanus M. 1997).

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A propos de l’article : Quel âge je fais ?

Georges Arbuz,  décembre 2014

 A propos de l’article « Quel âge je fais ? », magazine Elle  du 17 octobre 2014,  p. 190 à 195  de Danièle Gerkens et Joy Pinto

 Positionné dans la rubrique Beauté du magazine Elle du 17 octobre 2014, cet article rappelle l’importance prise par le corps et son apparence. S’appuyant sur des auteurs reconnus, comme Sophie Cheval, Isabelle Queval,  Marc Augé, Elisabeth Azoulay,  il énonce des constats qui retiennent l’attention : « Nous sommes devenus  responsables de notre vieillissement… En 2014, on ne considère plus le corps comme un héritage figé, mais comme une matière que l’on peut modeler, voir complètement transformer », formule des recommandations : « Boire beaucoup d’eau, avoir une alimentation équilibrée, ne pas fumer, se protéger du soleil… Prendre soin de soi, ralentit les ravages du temps »  qui s’imposent à l’ensemble des membres de la société.

Observant que « Cette lutte contre les années, n’est ni une déviance ni une maladie mentale, mais un tourbillon dans lequel nous sommes tous embarqués » ses auteures, Danièle Gerkens et Joy Pinto, y voient le  résultat du culte voué par nos sociétés à la jeunesse, au détriment des autres âges de la vie. « De la publicité au cinéma, en passant par la mode, l’accent est mis sur la jeunesse, synonyme de dynamisme, d’énergie, d’envie, de séduction, de plaisir … Un cocktail attrayant face aux trop rares valeurs prêtées aux personnes mures dans une société de plus en plus dure à l’égard de ceux qui vieillissent. » Au-delà du constat des progrès réalisés en matière d’hygiène et de soin pris à son apparence, qui marquent une rupture par rapport aux époques antérieures, l’opposition faite par ces auteures entre les années de jeunesse et celles qui leur succèdent mérite d’être commentée.[1]

Sans nier l’importance que donnent la société et son économie à la jeunesse et à la beauté, à une époque de transition démographique et de révolution de l’âge de la vieillesse, considérer négativement les années ultérieures, voir le temps essentiellement comme un ennemi, comme une atteinte à l’image de soi, sont des attitudes à dénoncer. Le temps alloué à l’être humain est le creuset dans lequel il peut construire une vie. Le temps dont il dispose, n’est pas celui du monde physique, ni le temps cyclique de la nature, c’est un espace de temps nécessaire pour découvrir, apprendre et recevoir, rencontrer, et donner à son tour, tracer son chemin et transmettre. Plutôt que d’avoir peur de vieillir, c’est en acceptant d’avancer en âge qu’on peut l’apprivoiser, et incidemment éviter le ridicule, voire le trouble psychiatrique[2]. Une telle attitude demande autant de réflexion et d’effort que celle consistant à retarder les outrages du temps. Elle demande aussi de se décentrer de l’instant, d’accepter de vivre les liens et les relations dans la durée. L’être humain n’est pas que jouissance de l’instant, rêve d’éternité, d’éternel recommencement, il est aussi mémoire du passé et projet futur, lien entre les générations. Refuser le temps qui nous est offert, vivre dans la nostalgie de ce que l’on a été et la hantise de ce qu’on deviendra, c’est aller vers bien des déceptions.

[1] L’attrait pour la jeunesse, au détriment des années ultérieures et de leur issue finale, la vieillesse, perçue comme le temps des pertes et des infirmités, est un phénomène constaté tout au long des siècles, «Pour la pensée occidentale, la vieillesse est un mal, une infirmité, un âge triste qui prépare à la mort. Quelles qu’en soient les causes, la vieillesse est une réalité, redoutée par ceux qui ne l’ont pas atteinte et souvent mal vécue par les vieillards. » (Minois G. 1987 Histoire de la vieillesse en Occident,  De l’Antiquité à la Renaissance, Paris, Arthème Fayard  p. 407).

 

[2] Cf. Le rôle joué par Gloria Swanson dans le film de Billy Wilder Sunset Boulevard, (Boulevard du Crépuscule)

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Dancer

A propos du temps de la vie.

Un poème de Duncan Fraser.

 

Gather therefore the Rose, whilest yet is prime,

For soone comes age.

(Spenser, The Faerie Queene, Book II)

 

What do they know of gravity

these dancers – boys and girls?

They are all lightness and

light,

boundless and

contemptuous of space – it

belongs

to them.

 

What do they know of time,

of its confinements and constraints,

these lightsome boys,

these utterly lithesome girls,

denying gravity

defying space and time?

 

What do they know

that I so wish I knew?

Duncan Fraser, Bishopstone Sussex, England

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La vie devant nous et Monalisa

L’action de LVDN (La vie devant nous) se situe au niveau de la PREVENTION de l’isolement par la préservation du  lien social  ou/et sa promotion.

Les  » équipes citoyennes » qui sont les « bras armés » de MONALISA sont des bénévoles (le plus souvent d’associations solides: Croix Rouge, Petits frères des Pauvres) qui repèrent et accompagnent des personnes « en situation d’isolement ».

Les actions de LVDN se situent donc en amont :

Sensibiliser les personnes (retraitées mais aussi « actives »…professionnels de la gérontologie particulièrement) à cette question en vue notamment d’éviter les situations critiques non anticipées, les cascades de conséquences des changements et ruptures sociales non accompagnés.

Mais comme habituellement face à une situation critique de  « santé publique » les deux démarches sont indissociables: l’action « palliative » et la prévention.

LVDN a choisi avec Georges ARBUZ de présenter une  méthode exploratoire avec les entretiens individuels, puis une réflexion collective avec lanalyse des problématiques de la question, suivie d’émissions de propositions susceptibles d’être mises en place.

L’ensemble des étapes proposées impactent  positivement dans ces deux aspects: d’une part l’accompagnement et la recherche réalisés grâce aux entretiens, d’autre part  la pratique du lien social dans les réunions de groupes dans la perspective démettre des propositions.

Prévenir l’isolement social des aînés fait donc partie des objectifs de LVDN. La  promotion du  lien social est un des moyens que l’Association espère développer pour éviter notamment le repli sur soi. (Ateliers de réflexion et d’échanges : Parcours de Vie de Bretonneau et IVRY, Entretiens individuels de nouveaux résidents en Foyer Logement et  « Projet de Gré « en Seine et Marne).

C’est une des conclusions de G. ARBUZ  « …une vieillesse dans la continuité du cycle de la vie qui mérite tout comme les autres (…phases de l’existence) d’être pleinement vécue… »

 

Docteur Pierre CARCA

Vice Président de LVDN

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En avance sur les autres dans le cycle de la vie – Article pour L’Infirmière magazine

Voici mon article paru dans l’Infirmière Magazine de mars 2014.

En avance sur les autres dans le cycle de la vie

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Solitude et avancée en âge

« Je suis veuve depuis vingt ans. Respectée. Une personne à qui l’on sourit. Mais jamais touchée. Jamais tenue de près pour que la solitude s’efface.»

« Vivre seul ne stimule pas la mémoire,  à un jeune habitant dans mon immeuble j’ai demandé et  comment va votre chien ?  Il m’a répondu mais je n’en ai pas, – alors c’est que vous avez un sosie dans le quartier. »

Solitude et isolement

Les études de l’INSEE relèvent la progression des personnes vivant seules en France. Elles étaient 6 millions en 1990, elles sont 9 millions fin 2011([i]). Compte tenu des nouvelles formes de convivialité qui se développent, vivre seul, n’est pas obligatoirement vivre à l’écart des autres. Le souhait de disposer de moments pour soi et de les apprécier n’a rien non plus de négatif ni de répréhensible. L’impossibilité de se priver d’une compagnie, avoir besoin en permanence de la présence de quelqu’un, n’est pas un idéal à recommander. La situation devient préoccupante lorsqu’elle se traduit par l’absence de tout lien avec autrui, de toute activité sociale, lorsque aucun proche ou relation ne s’intéresse à la personne, ne l’appelle, ne lui rend visite, ne lui écrit, et que celle-ci se retrouve, jour après jour, seule, vraiment seule. Lorsqu’elle est ressentie comme une difficulté personnelle à entrer en relation, elle aboutit à douter de soi, à se dévaloriser. La solitude peut alors conduire à la perte de repères temporels, à des difficultés à se lever et se coucher à des heures régulières, à se préparer de vrais repas, à continuer à prendre soin de soi. S’il n’est pas nécessaire d’être âgé pour souffrir de solitude, elle est pourtant le lot de nombre d’anciens, peut revêtir des formes graves, et être particulièrement difficile à vivre lorsqu’elle s’ajoute à des problèmes de santé.

Solitude et vieillesse

La solitude peut avoir plusieurs causes et être subie à tout âge. Concernant la période de vie étudiée, elle peut survenir après le départ à la retraite ou dans la période qui suit le décès de ses parents. Dans le cas de personnes célibataires, ayant des difficultés à se créer un réseau de relations, le milieu professionnel et le cercle de famille sont en effet les principaux cercles de convivialité, sinon les seuls, auxquels ils ont accès. Mais la cause principale d’entrée dans la solitude est le décès du conjoint. Pour en avoir une idée, il suffit de comparer le nombre de personnes mariées qui décèdent chaque année à celui des célibataires, des divorcés et des veufs.  Sur les 548 531 personnes  décédées en 2009, (279 715 hommes et 268 826 femmes),  220 960 étaient mariés,  (159 100 hommes et 61 860 femmes), 70 563 étaient célibataires ou divorcées, 208 921 étaient veufs.  Le nombre d’hommes décédés célibataires ou divorcés est plus important que celui des femmes : 70 563 contre 48 097, mais les hommes ayant une espérance de vie moins importante et se mariant à un âge plus tardif que les femmes, celles-ci sont trois fois plus nombreuses à terminer leur vie comme veuves que les hommes, 158 869 contre 50 052. Si pour la majorité des membres des générations étudiées, la vie en couple est la meilleure façon de se prémunir contre la solitude, vient un moment où l’un des conjoints doit l’affronter. Dans 75% des cas la personne qui reste en vie après le décès du conjoint est une femme. Même si c’est majoritairement le lot des femmes, un nombre significatif d’hommes se retrouve également seul après le décès de leur épouse et l’étude de la manière dont ils vivent cette rupture s’impose également.

Décès des plus de 60 ans en France en 2009 (Insee)

 

selon leur statut matrimonial

 graph vieillessement

 

Après le décès du conjoint

 

A partir d’un certain âge, le devenir de son mari ou de sa femme, après le décès de leur conjoint, fait l’objet d’une grande discrétion dans la société française. L’étude de cette question nous a permis de mettre en évidence, d’une part la permanence des processus de deuil, tels qu’ils ont été décrits par Freud (Freud   ), et d’autre part la manière dont la personne fait face à sa nouvelle situation. Après le décès de son mari, Madame L. a continué à s’inscrire aux sessions de Bretonneau. Sans qu’elles aient constitué le seul soutien auquel elle a fait appel, les sessions ont contribué à l’aider à accepter la séparation, ont accompagné son cheminement vers un nouvel équilibre de vie. Voici le résultat de sa réflexion.

 

« Après son décès, j’étais inerte, j’avais l’impression de ne plus avoir de moteur, de désir, d’envies, de besoin d’activités. Je me retrouvai sans rien, face au vide que je remplissais avec la télévision. Je regardai les documentaires sur l’Asie, ça remplaçait les voyages. Je sens que je me replie sur moi, que je m’enfonce dans l’inactivité. J’ai reçu une éducation inhibitrice. Je souffre d’un manque d’autonomie, je ne conduis pas. Je devrais me dire, « là tu vas sortir, tu vas rencontrer des gens ». Comme je me retrouve avec tout d’un coup plus d’horaire régulier, je ressens un manque, un vide, une sorte de néant. Je m’interroge sur le sens de ma vie. En repensant à notre vie commune, j’ai regretté tout ce qu’il n’a pas été possible de se dire le temps qu’il était encore en vie. Mais était-ce nécessaire ? C’est maintenant que me reviennent des images de notre passé, des évènements des dernières semaines avant sa mort. J’ai pensé que je n’ai pas assez pleuré. Je n’ai pas fait le deuil de toutes ces années. »

 

Une remise en question de son mode d’être et de sa vie antérieurs

 

« J’ai du mal à sortir de la maison. Les relations avec les autres sont plus difficiles. Depuis la mort de mon époux je suis plus à vif. Je ne supporte plus les conversations du genre : « tout va bien on s’aime bien, on est tous pareils, on se sent bien, on fait comme si ». Au début j’étais toujours en attente d’un appel, d’une visite, d’un mouvement, d’une initiative des autres, et je me demandai si l’autre était prêt à la faire. J’attendais trop des autres. Maintenant quand arrivent les fêtes, le week-end, je me dis « si tu es seule, tu es seule ». J’ai trois enfants. Quand ils viennent me voir c’est un cadeau, mais ils ont leur vie. Et puis pour ma fille célibataire, la mort de mon mari, de son père, pour elle aussi c’est un deuil difficile à vivre. Il faut que je fasse attention à ne pas trop la solliciter. Mais j’ai besoin moi aussi d’être écoutée. Je ressens mon manque, ma pauvreté, mon deuil, alors je cache ce que je ressens, je joue un rôle. »

 

« L’accompagnement de mon mari et son décès ont changé ma façon d’être. Avant j’étais plus conciliante, maintenant j’aspire à plus de vérité dans les relations. J’ai une réaction négative par rapport à l’éducation que j’ai reçue, que je trouve trop soumise, inhibée. J’ai besoin d’être plus moi-même. Je dois me libérer de mes préjugés, du qu’en dira-t- on, du souci de savoir ce que pensent les gens, de l’image qu’il faut donner aux autres. Mais ces derniers sont aussi des gardes barrières contre une trop grande solitude. La vieillesse est un moment de vérité. La mort a détruit mes illusions et je n’ai plus les activités quotidiennes qui remplissaient mes journées autrefois, étaient une défense contre la dépression. Je pense me donner davantage au bénévolat, mais pour pouvoir accompagner les autres il faut être soi-même en bonne santé physique et mentale. Je suis limitée dans ce que je peux faire pour les gens. Ce moteur intérieur, le goût de vivre, quand va-t-il revenir ? En même temps avec les semaines qui passent, je sens en moi des possibilités. Passer d’une vie à deux de quarante ans à une vie solitaire, c’est redécouvrir des choses qui dorment en nous et qui ne sont pas utilisées. »

 

Deux ans après le décès de son conjoint, elle a repris ses activités à la paroisse de son quartier, où elle enseigne le catéchisme, et a décidé de préparer une licence de littérature.

 

Veuvage et solitude

 

Madame L. enseignante d’Allemand, membre de la communauté laïque de sa paroisse, a disposé des ressources et des appuis dont elle a eu besoin pour assumer sa perte, faire face à sa nouvelle situation. Le récit de Monsieur R. après le décès de sa femme, est un exemple de la manière dont la solitude finit par enserrer la personne devenue veuve dans ses filets, malgré ses tentatives pour y échapper.

 

Monsieur R., ingénieur à la retraite, a 76 ans. Arrivé en avance de l’heure fixée pour un entretien, il attend dans le hall d’entrée de l’hôpital Bretonneau. Revêtu d’un costume sombre, son allure est soignée, son attitude réservée, respectueuse, comme s’il se présentait à un entretien d’embauche. Il manifeste néanmoins un fort besoin de s’exprimer et, dès les présentations faites, parle sans s’arrêter. Né en 1930 il a commencé à travailler à 12 ans, à un âge qui ne lui permettait pas d’être déclaré à la Sécurité Sociale. D’abord manœuvre dans une usine de fabrication de batteries, il a ensuite été muté à l’atelier de fabrication et y est resté trois ans. Tout en travaillant, il a suivi des cours du soir à l’école professionnelle Diderot, puis au lycée technique Dorian. Après son CAP de tourneur, il a obtenu le CAP de dessein industriel puis le Brevet industriel dans la même discipline. Entre temps il a été muté au bureau d’étude. Les années d’étude au Conservatoire des Arts et Métiers sanctionnées par des diplômes en Electricité et Electronique, lui ont permis d’être recruté comme ingénieur à l’Aérospatiale à la Courneuve où il restera jusqu’à la retraite. De son mariage avec une dame, secrétaire dans un cabinet d’assurance, naîtront quatre enfants. Trois filles et un garçon. Son fils est mort à 27 ans à la suite d’un accident en montagne.

 

Monsieur R. habite un appartement au premier étage sans ascenseur dans le XVIIIe arrondissement de Paris. N’ayant pendant toute sa vie pas eu d’autres activités ni d’autres intérêts que son travail, et en dehors de lui que le cercle restreint de la famille qu’il a fondée, le décès de son épouse, quelques années après son départ à la retraite a été le début de sa solitude. Avec ses trois filles il a peu de contacts.

 

« Les enfants ont les a amené jusqu’à 25 ans. Puis ensuite ils se sont envolés. Ils sont très occupés. Ils téléphonent de temps en temps pour prendre des nouvelles. Mais il ne faut pas insister. Des trois il y en a deux que je ne vois jamais. La troisième se fait une obligation de venir me voir, mais elle ne reste pas longtemps. »

 

Il a pendant quelques années rendu visite dans son immeuble à une douzaine de personnes de la génération au-dessus de la sienne. Mais elles sont toutes décédées aujourd’hui. Interrogé sur la manière dont il occupe son temps, il répond :

 

« Je vais à beaucoup de conférences, je marche pour y aller, je m’assieds pour écouter, puis je reviens chez moi. C’est une façon de passer l’après-midi. Les conférences de la ville de Paris, c’est un peu général mais c’est bien, il y a aussi le programme du collège de France, par exemple les cours du paléontologue Yves Coppens. »

 

Un jour, sur le parvis de l’église de son quartier après la messe, il s’est lié d’amitié avec le curé âgé de 83 ans. Lui aussi se sentait seul et avait besoin de parler. Rentré en 1942 dans les ordres, il avait 60 ans de sacerdoce. Pendant deux ans ils se sont vus régulièrement jusqu’à son décès. Il a aussi visité tous les deux jours une cousine malade, a organisé des sorties au restaurant pour deux jumelles de son quartier, qu’il invitait le jour de leur anniversaire au restaurant. C’était un self. L’aspect financier ne comptait pas. Ces relations appartiennent au passé, et il se trouve désormais face à sa solitude. « A Paris des gens seuls, il y en a beaucoup ». Revient dans ses propos l’isolement des personnes âgées, leur désespoir, leur solitude, son regret de constater que ses enfants ne lui téléphonent même pas.

 

D’ailleurs personne d’autre ne l’appelle, ne lui rend visite, ne lui demande comment il va, ce qu’il trouve injuste. « J’ai aidé mes voisins, je les ai accompagné jusqu’à leurs derniers jours, et moi quelle aide vais-je recevoir le moment venu ? » Il se demande comment il fera le jour où il aura un accident de santé, ne pourra plus sortir faire ses courses, aura besoin d’une aide en urgence et qu’aucun proche ou ami ne sera présent.

 

« Devrai-je appeler le SAMU, les Pompiers ? Faudra-t- il que je demande à l’ambulance de s’arrêter devant la banque pour que je puisse prendre de l’argent au distributeur ? »

 

Monsieur R. a écrit à la mairie pour exposer sa situation, demander conseil, mais sa lettre est restée sans réponse. Il pense qu’il n’y a pas assez de personnel. Il est à la fois déçu et résigné. « Il n’y a pas de malédiction particulière qui pèse sur moi, il faut simplement se dire que c’est la vie ». Pour contrer l’ennui, il y a les conférences. « Elles permettent de sortir de chez soi, de faire des rencontres. » Mais il y a la fatigue physique, l’âge qui se fait sentir.

 

Combien de personnes sont dans une situation proche de celle de Monsieur R. ? Il est difficile de le dire. Rémy Billon, chef du pôle gérontologique de l’hôpital de la Rochelle, souligne le rôle des relations de voisinage, véritables réseaux écologiques naturels, permettant aux personnes vivant seules d’avoir un minimum de contacts avec l’extérieur. Il observe en même temps que ce réseau est ténu, et qu’il suffit d’un déménagement de l’un de ses membres, d’une hospitalisation de quelques semaines, pour qu’il cesse de fonctionner.

 

Vivre les formes extrêmes de la solitude

 

Les sujets dont il a été jusqu’ici question disposaient de capacités psychologiques leur permettant d’analyser leur situation, et de réagir. Ils étaient suffisamment mobiles pour sortir, s’informer, se renseigner, et pour une partie d’entre eux s’inscrire aux entretiens et aux séminaires qu’on leur proposait. Ces personnes échappaient ainsi aux aspects les plus préoccupants de la solitude dont on peut souffrir dans ces âges. Pour prendre la mesure de celle-ci, il faut rencontrer des personnes qui vivent toutes seules chez elles, dont les parents sont décédés, qui n’ont plus ni frères ni sœurs, qui n’ont pas eu d’enfants ou ont perdu leur trace, pas de neveux, de nièces, ni d’amis, qui ont perdu tout contact avec la société, sans autres visites désormais que celles de quelques professionnels, une auxiliaire ou assistante de vie, une infirmière, une bénévole.

Il faut se rendre à leur domicile,  observer ce qu’elles ont fait de l’univers au sein duquel elles passent leurs jours et leurs nuits et les écouter. L’intérieur de leur logis, souvent réduit à une seule chambre, disparaît sous un amoncellement d’objets. C’est un musée personnel, un empilement de souvenirs de leur vie passée, un témoignage aussi de leur situation présente, En plus des meubles usés, ébréchés avec posés dessus, des photos, un souvenir, un médaillon, un couteau, un bouquet de fleurs desséchées, on trouve dans les coins, dans les armoires ou cachés sous le lit, une accumulation de livres aux pages jaunies, de recettes de cuisine, de vieux magazines, de vaisselle dont on ne se sert plus, de journaux, de vêtements de communion ou de mariage, de breloques, colifichets, étonnante accumulation de choses du passé dont la personne remet toujours à plus tard le moment de ranger ou de s’en débarrasser.

 

Mais il faut aussi écouter leur discours. Leurs propos tournent autour de leur jeunesse, de leur étonnement d’en être arrivés là, de l’angoisse par rapport à leur avenir. Les raccourcis, les oublis, laissent l’impression que leur vie s’est rétrécie. Reviennent dans leurs propos quelques moments dont elles se souviennent, les personnes, les animaux qui ont comptés dans leur vie.

 

Ces sujets ne comprennent pas que leur vie se soit écoulée aussi vite. Ils nous apprennent ce que c’est que d’être vraiment vieux ou vieille sans personne près de soi. Ce qui frappe en les écoutant, c’est la compression du temps qu’ils opèrent, leur capacité d’oubli, de sélection, le retour des mêmes souvenirs faisant écran à d’autres épisodes oubliés ou refoulés ou qu’elles préfèrent tenir secrets. Quelques évènements ressortent de leur discours, se rapprochent les uns des autres. Telle cette dame qui n’est plus capable de dire son âge, qui nous montre un fils que l’on voit à 2 ans sur la photo et qui en a maintenant 60 selon elle. Que lui est-il arrivé entre temps ? Elle ne s’en rappelle pas. Mais c’est surtout son propre avenir qui l’inquiète. Où iront, que vont devenir les objets présents quand elle ne sera plus de ce monde : « Quand je serai morte qu’est ce qu’ils vont devenir, vont-ils être jetés eux aussi, détruits ? » Cette question en entraîne une autre sur son propre devenir.

 

« Vous qui avez l’habitude (d’accompagner les personnes comme moi) comment c’est quand arrivent les derniers moments ?  Qu’est ce qui se passera si personne ne s’aperçoit que je ne suis pas bien ? Va-t-on me laisser mourir chez moi toute seule ? Est-ce que ça fait mal ? Qui prendra soin de mon corps et qu’est ce qu’on va en faire ? (…) Suis-je bonne pour la fosse commune ? »

 

Puis, dans les moments de plus grande lucidité arrivent l’évocation de la vie qu’elle a menée et les regrets.

 

« Est ce vraiment cette vie que je voulais ? N’ai-je pas tout sacrifié à mes parents, ma famille ? Et maintenant je suis toute seule ! Cette société aujourd’hui je ne la comprends pas. »

 

Commentaire

 

Si le statut matrimonial et le mode de vie des personnes sont statistiquement connus, les interactions sociales dont bénéficient celles qui vivent seules, les réseaux informels auxquels elles font appel en cas de nécessité, le sont beaucoup moins. Or avec l’avancée en âge et son association avec des problèmes de santé, le fait de vivre seul, la raréfaction ou l’absence de relations, se présentent sous un nouveau jour et la question de l’aide et de l’assistance également. Vieillesse et solitude ne sont pas obligatoirement liées l’une et avec l’autre. Mais leur association est fréquente, notamment aux grands âges et concerne plus particulièrement les femmes.

 

G. Arbuz   Préparer et vivre sa vieillesse  éditions Seli Arslan Paris

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